« A sa place » : la nouvelle de l’été d’Anne-Laure Bondoux

Pourquoi tu veux partir, Fanny ? gémit sa mère. On n’est pas assez bien pour toi, c’est ça ?

Pour qui tu te prends ? ricane son père. Tu crois qu’ils t’attendent, là-haut ?

C’est ça, allez casse-toi, aboie son frère, tu nous emmerdes avec tes rêves !

Elle en prend plein la figure, Fanny, mais sa décision est prise. Il faut qu’elle s’arrache à ce patelin où elle s’étiole, où sa vie patine, où l’horizon s’arrête à la capacité du réservoir de sa mob. Elle, elle voit loin : les Champs-Élysées, le métro aérien, les Grands Magasins.

Le jour où elle boucle sa valise, personne ne l’accompagne jusqu’à l’arrêt de l’autocar. Qu’elle aille au Diable, voilà ce qu’ils pensent.Et ne reviens pas pleurnicher dans les jupes de ta mère, hein !On t’aura prévenue !

Pour eux, c’est comme si elle était morte, les frais d’obsèques en moins.

Elle arrive à Paris plus seule qu’une orpheline d’Eugène Sue. Pendant des semaines et des semaines, elle galère. Dormir ici, là, dans une auberge de jeunesse, un squat, sauter un repas, deux repas, tenter sa chance pour un boulot au black dans les cuisines cradoques des restos, promener des grappes de chihuahuas. Elle a voulu l’aventure ? Elle l’a.

Quand c’est trop dur, elle va s’asseoir au bord de la Seine. Elle regarde Notre-Dame, la tour Eiffel, la succession gracieuse des ponts sous le ciel et elle emmagasine l’énergie de la ville, sa vibration, sa dureté, son flamboiement. Elle pense à son patelin, là-bas, plein de péquenauds bornés. Le boulodrome sous le soleil de midi, la rue en pente et, au sommet, le bistrot. L’Himalaya des poivrots. Elle se rappelle leurs rires méchants quand elle a dit qu’elle voulait travailler à Paris. Dans la vente peut-être, dans la publicité, ou même dans le cinéma pourquoi pas ?Eh ben, tu te prends pas pour de la merde, Fanny ! Regardez ça ! Une fille de rien qui se prend pour quelqu’un !Elle serre les poings. Tout ce qu’elle veut, c’est faire sa place. Qu’est-ce que ça leur enlève ? Qu’ils crèvent, tiens !

Ça y est, elle a rechargé les accus.

Enfin, elle emménage dans une chambrette. C’est un sombre rez-de-chaussée sur cour, une sous-location miteuse. Mais elle peut y jeter l’ancre quelque temps, souffler. Elle achète trois bricoles, une plante en pot, un plaid pour recouvrir le canapé, une bougie parfumée. Elle ouvre la fenêtre. Entre les hauts murs de la cour des voix résonnent, des ustensiles tintent, des rires fusent. Le début du bonheur ? Par sms, elle envoie à sa mère un selfie avec un message qui ditvoilà mon château ! Suivi d’une ribambelle de smileys rigolos.

Puis elle guette une réponse. Qui ne vient pas. Ni ce jour-là ni les suivants.

Début août, les Parisiens partent en masse se mettre au vert. Ils rejoignent des petits patelins lointains qui ressemblent au sien ; dans la touffeur immobile de ses treize mètres carrés, Fanny se sent comme un vieux cabot oublié.

Le jour de ses 25 ans, elle fait le bilan, et ce n’est pas brillant. Pas un kopeck en poche, pas l’ombre d’un publicitaire ni d’une star de cinéma à l’horizon, pas d’amoureux, même pas une copine. Juste ses rêves qui s’usent chaque jour un peu plus contre le papier de verre de la réalité. Si ses parents l’appellent, à coup sûr elle va craquer. Elle va s’excuser, dire comme dans la chanson j’ai dû rêver trop fort, et leur donner raison. Elle les imagine déjà triomphants.C’est fini, les conneries, Fanny. Allez, rentre au pays.Ta place est ici.Et elle rentrera.

Mais les heures passent, et ils n’appellent pas.

Accoudée à la fenêtre, Fanny contemple le gris du mur d’en face. Une chance qu’elle soit au rez-de-chaussée, des fois qu’elle aurait envie de sauter.

Or, voilà que de la musique s’échappe d’une fenêtre ouverte. Ça vient d’un appartement, plus haut. L’immeuble n’est donc pas totalement désert ? Elle tend l’oreille. Un bébé gazouille, une voix d’homme chantonne, celle d’une femme l’accompagne. Fanny se tord le cou pour voir d’où vient cette harmonie qui la console. Au moment où elle lève les yeux, une nappe à fleurs jaillit d’une fenêtre au sixième.

Deux mains secouent la nappe. Une pluie de miettes tombe dans la cour. Et au milieu des miettes une petite chose pâle dégringole avant d’achever sa course sur le béton. Fanny enjambe le balconnet et la ramasse. C’est un de ces petits rectangles en pâte d’amande qui décorent les gâteaux sur lequel on peut lire :Joyeux anniversaire.

Fanny sourit, visage tourné vers le ciel. Même si elle n’y croit pas, elle remercie l’ange qui vient de passer par là. C’est un signe !Allez ! Ne reste pas plantée là ! Monte ! Va au-devant de ton destin !

Quatre à quatre, Fanny grimpe jusqu’au sixième. Que dira-t-elle à ces inconnus pour justifier son irruption ?Excusez-moi de vous déranger, je suis votre voisine, c’est mon anniversaire aujourd’hui et je crève de solitude, alors quand je vous ai entendu chanter, j’ai…Arrivée sur le palier, elle tend l’oreille. Plus personne ne chante. En revanche, le bébé pleure. Embarrassée, elle s’apprête à rebrousser chemin, mais des éclats de voix la retiennent. Une dispute ? L’épaisseur de la porte filtre à peine les noms d’oiseaux. Connasse ! Pouffiasse ! Radasse ! Un fracas, des cris, des pas. Fanny est toujours là, pétrifiée sur le paillasson, quand la porte s’ouvre en grand sur un homme écarlate.

– Qu’est-ce que… fait-il, interloqué.

– Euh… dit Fanny, je suis…

L’homme n’attend pas la fin de sa phrase. Il la bouscule, s’engouffre dans la cage d’escalier et disparaît.

La porte est restée entrebâillée. Hésitante, Fanny pénètre dans l’appartement.

– N’ayez pas peur, je suis votre voisine. Je m’appelle Fanny, est-ce que tout va bien ?

Elle découvre la femme, affaissée dans la cuisine. De honte, elle se cache le visage. Elle proteste ça va, c’est rien, partez ! Mais bien sûr ça ne va pas et Fanny reste là. Tant bien que mal, elle aide la femme à se remettre debout. Elle la conduit jusqu’au canapé du salon.

Une part du gâteau est écrasée sur le tapis hors de prix. Deux bouteilles de champagne vides ont roulé sous la table, au milieu des flûtes brisées.

– C’est rien, répète la femme. On fêtait mon anniversaire. Il a trop bu.

Le bébé pleure toujours dans une des pièces du fond. Fanny va le chercher, elle le serre contre elle, là là là, et revient.

– Il s’appelle Lorenzo, dit la femme. Moi, c’est Julia.

Elle prend son fils dans ses bras et elle éclate en sanglots.

Fanny reste avec Julia. Ensemble elles nettoient, elles jettent, elles déplacent un gros meuble qu’elles calent — au cas où — contre la porte, elles s’occupent de Lorenzo, elles parlent, elles rient même, alors que beaucoup de choses, dans leurs vies, ne sont pas drôles.

– Il vous avait déjà frappée ?

– Non… Enfin si. Une fois ou deux.

– Ça ne doit plus jamais arriver.

– Que ferais-tu à ma place ?

– Je le quitterais.

– Ce sera compliqué. Tu m’aideras ?

– Oui.

– C’est un ange qui t’envoie. D’où viens-tu ?

– Du rez-de-chaussée.

– Mais avant ?

– Bah. D’un petit patelin, loin. Il fallait que je parte pour trouver ma voie, mais…

– C’est dur ?

– Très.

Julia reste silencieuse, pensive. Admirative, peut-être. Elle sourit :

– Tu travaillerais pour moi ?

– Comme quoi ?

– Baby-sitter, cuisinière, secrétaire, garde du corps ? Amie ?

– Top-là.

Fanny rend aussi sec la clé de sa chambrette et s’installe chez Julia. L’appartement est grand, la vue dégagée sur les toits de Paris. Julia l’a hérité de son père. Elle a aussi hérité de sa fortune et de ses affaires. Négoce international, explique-t-elle, bois précieux, mobilier d’art. Avant de mourir, son père lui a appris toutes les finesses du business.

– C’est pas sorcier, dit Julia, je t’apprendrai aussi. Tu parles anglais ?

– Je peux combler mes lacunes, assure Fanny.

Pleine d’ardeur, elle reprend les bases. Méthode Assimil, cours sur Internet. Entre deux plats mijotés, entre deux couches à changer, elle s’exerce.How many pickeld peppers did Peter Piper pick ?

Le mari de Julia revient. Une fois, deux fois, trois fois. Bravache, Fanny bloque l’entrée de l’appartement. Des salauds, des costauds, des brutaux, elle en a connu un paquet dans son patelin de péquenauds. Elle a dompté des chiens et des chevaux, c’est pas un intello-alcoolo qui va m’impressionner.

– Je veux voir ma femme ! gueule le type sur le palier.

– Tu la verras au tribunal, réplique Fanny. Elle divorce !

Le type s’énerve. Fanny lui flanque un sac dans les pattes, avec ses chemises, ses cravates, ses dossiers, ses montres de chez Cartier.

L’été passe, puis l’automne. Fanny promène Lorenzo dans les squares, récure la baignoire, chante des berceuses et rédige bientôt, dans un anglais impeccable, des courriers pour les affaires de Julia.

– Tu ne parles jamais de ta famille, Fanny. Pourquoi ?

– Parce que je n’en n’ai plus.

– Nous sommes pareilles, toi et moi. Des jumelles, tu ne trouves pas ?

Au milieu de l’hiver, Julia est convoquée au tribunal. Fanny l’accompagne et témoigne : les cris, les insultes, les coups en guise de cadeau. Le divorce est prononcé, Lorenzo définitivement confié à sa mère.

De retour à la maison, Julia serre Fanny dans ses bras.

– Tout ça, c’est grâce à toi. Désormais, je veux que tu sois mon associée ! Tu n’as qu’à signer ce contrat, et tout ce qui est à moi sera à toi.

Julia tend un Bic à Fanny, qui paraphe au bas du dernier paragraphe.

Pour fêter ça, elles boivent du champagne. Une bouteille, une deuxième. Pour rire, Julia passe sa robe de mariée. Elles chantent, elles dansent. Julia boit encore et encore, tandis que sur le canapé, Fanny songe à son ange et au petit rectangle en pâte d’amande tombé du ciel le jour où elle était près de renoncer. Pompette, elle ferme les yeux. Elle va vivre ici, dans ce luxueux appartement. Elle va prendre l’avion, aller à des congrès, des réunions, des dîners de gala. À quoi tient une vie ? se dit-elle. À rien. À trois fois rien…

Quand elle rouvre les yeux, il fait nuit et il fait froid. Pourquoi fait-il si froid ?

La fenêtre est ouverte. Pourquoi la fenêtre est-elle ouverte ?

Et Julia ?Where is Julia ?

En guise de réponse, elle trouve un mot griffonné à la va-vite : Moi aussi, il faut que je parte.

Cœur battant, Fanny s’approche de la fenêtre. En bas, dans la cour, la robe de mariée, blanche comme un ange, a fini sa course sur le béton.

Valentine

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