Sofia Coppola : « Kirsten Dunst est un peu ma petite soeur »

Après avoir longtemps fait figure de jeune surdouée, Sofia Coppola est, à 46 ans, une icône du cinéma indépendant américain. Un statut renforcé encore par le Prix de la mise en scène décerné à son septième long-métrage, « Les Proies », au dernier Festival de Cannes. Sa propension à adopter un point de vue féminin a permis à la réalisatrice de gagner un pari au départ difficile : s’affranchir d’un père omnipotent, Francis Ford Coppola. Même si elle a un sens aigu de la famille – son frère Roman produit ses films, Thomas Mars, du groupe Phoenix et père de ses deux filles, en compose la musique -, Miss Coppola a su se faire un prénom. Pour « Les Proies », un thriller se déroulant dans un pensionnat de jeunes filles pendant la guerre de Sécession, la cinéaste s’est offert un casting très hollywoodien : Nicole Kidman, Kirsten Dunst, Elle Fanning et Colin Farrell… Remake du film de Don Siegel (1971), avec Clint Eastwood, « Les Proies » s’inscrit, selon Sofia Coppola, « dans la lignée de ‘Virgin Suicides’ ».

ELLE. Pourquoi avoir réalisé une nouvelle version d’un film qui existait déjà ?

Sofia Coppola. Anne Ross, l’une de mes fidèles collaboratrices, m’avait demandé de voir le film de Don Siegel. J’avoue qu’il m’a hantée très longtemps. L’histoire est tellement originale… Je me suis dit que, moi aussi, je pouvais la raconter à ma manière. J’ai lu le roman de Thomas Cullinan, qui a inspiré le film, et j’ai commencé à écrire le scénario. Plus j’avançais, plus j’oubliais le travail de Don Siegel. Les images se mélangeaient jusqu’à disparaître de mon esprit. C’était la seule façon de m’approprier le sujet.

ELLE. Vous avez décidé de donner à votre film un angle féminin…

Sofia Coppola. Ça me paraissait normal. Nous sommes en pleine guerre de Sécession, en Virginie. Les hommes sont partis au combat. Ce groupe de femmes d’âges différents vit reclus dans un pensionnat. L’arrivée d’un soldat blessé [Colin Farrell, ndlr] va ranimer le désir qui sommeillait en elles. Il y a l’allumeuse, la control-freak, la romantique… Chaque personnage féminin vit à sa manière cette expérience. L’interaction entre elles trois me passionnait.

ELLE. Même si plus d’un siècle sépare l’histoire des « Proies » de celle de « Virgin Suicides », il est impossible de ne pas voir de connexions entre les deux. Est-ce voulu ?

Sofia Coppola. Bien sûr. Je l’ai compris très tôt dans le processus d’écriture. Les femmes mises en scène dans « Les Proies » sont les adolescentes de « Virgin Suicides » qui ont grandi. Comme les cinq soeurs Lisbon dans mon premier film, Miss Martha, Edwina et Alicia sont enfermées physiquement et moralement dans leur difficulté à exprimer leur désir. En cela, « Les Proies » s’inscrit dans la lignée de « Virgin Suicides ». Et on y retrouve la même solidarité féminine. Les liens se resserrent, le clan se soude lorsque le danger approche.

ELLE. C’est la troisième fois que vous faites appel à Kirsten Dunst. Pourquoi ?

Sofia Coppola. Au-delà de son talent d’actrice, Kirsten est une artiste en laquelle j’ai une confiance absolue. Avec les années, nous sommes devenues amies. Elle est un peu ma petite soeur, je l’ai vue grandir dans mes films ! Elle connaît ma sensibilité, mon humour. Avec elle, pas besoin d’expliquer ce que je veux. Elle capte tout sur le champ.

ELLE. Est-ce la même chose avec Elle Fanning, que vous nous avez fait découvrir dans « Somewhere » ?

Sofia Coppola. Je l’ai rencontrée alors qu’elle était une petite fille de 11 ans. Elle a le feu sacré et les épaules pour faire une grande carrière. Je savais qu’elle serait parfaite. Quant à Nicole Kidman, elle peut tout jouer. Je l’ai véritablement découverte dans « Prête à tout », de Gus Van Sant. Dans mon film, elle parvient à donner à son personnage, au départ plutôt raide, une vraie humanité.

ELLE. Comment se comportait Colin Farrell, le seul personnage masculin du film ?

Sofia Coppola. Ça s’est très bien passé ! Le coq dans la basse-cour savait rassurer tout le monde.

ELLE. Vous avez la réputation de protéger vos acteurs sur un tournage. Pourquoi ?

Sofia Coppola. Je n’aime pas mettre la pression sur une équipe. Je préfère créer une ambiance sereine, on travaille mieux ainsi. Et puis les acteurs savent qu’avec moi on tourne vite.

ELLE. Dans chacun de vos films, un hôtel ou une maison joue un rôle central. Qu’il s’agisse du Park Hyatt à Tokyo dans « Lost in Translation », du Chateau Marmont dans « Somewhere », de la maison de Paris Hilton dans « The Bling ring ». Ici, c’est la célèbre Madewood Plantation House en Louisiane…

Sofia Coppola. Les maisons sont des personnages à part entière. La Madewood Plantation House est une demeure dans une ancienne plantation de canne à sucre. Pendant la guerre de Sécession, on avait installé un hôpital de fortune dans ses jardins. Comme je souhaitais que mon film s’inscrive dans une perspective gothique, c’était parfait. D’autant que la nature environnante est à la fois somptueuse et menaçante.

ELLE. C’est aussi là que Beyoncé a tourné avec Serena Williams son clip « Sorry », extrait de l’album « Lemonade »…

Sofia Coppola. [Rires.] Une pure coïncidence !

ELLE. Vous avez déjà réalisé sept films. Étre la fille de Francis Ford Coppola, ça vous a appris quoi ?

Sofia Coppola. Je dirai juste que j’ai toujours vu mon père se battre pour financer ses films. Je me bats, moi aussi, à ma façon.

« Les Proies », de Sofia Coppola, avec aussi Oona Laurence, Angourie Rice, Addison Riecke, Emma Howard.

Cet article a été publié dans le magazine ELLE du 18 août 2017.

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